Malgré la période estivale, le restaurant Le Tantra affichait salle comble pour le déjeuner-débat animé par le professeur Abdelkader Djeflat le dimanche 17 juillet dernier sur l’innovation dans l’entreprise algérienne. Près de 40 personnalités représentant les entreprises algériennes, le monde universitaire et la presse ont suivi avec une grande attention la présentation du professeur A. Djeflat et ont participé à des discussions particulièrement animées pendant près de quatre heures !
Après avoir détruit les mythes qui entourent le concept d’innovation, le professeur A. Djeflat a présenté les principaux résultats de ses différentes enquêtes terrain menées ces dernières auprès des entreprises algériennes et des institutions nationales impliquées dans l’innovation. Il en ressort que le Système national d’innovation (SNI), algérien est encore handicapé par de nombreuses imperfections. Des imperfections qui sont dues moins au manque de ressources (humaines et financières) qu’à son mode d’organisation et de management. En particulier, le dispositif de soutien à l’innovation mis en place par l’État manque gravement de cohérence, n’a pas d’objectifs suffisamment précis et implique peu lesles entreprises algériennes. Au contraire, le benchmark fait aussi bien au niveau des pays développés du Nord, que ceux des pays émergents ou chez les pays en développement du Sud montre que des politiques bien pensées de soutien à l’innovation ont des impacts directs sur les entreprises et participent grandement à l’essor économique de ces pays. À cet égard, la parallèle fait entre l’Algérie et la Corée du Sud, parties toutes deux à un niveau équivalent en 1962 en termes de capacité d’innovation, montre comment la stratégie menée par le deuxième pays dans le développement de ses capacités d’innovation l’a placé au premier rang dans le monde ; alors que l’Algérie se situe, cinquante après, parmi les pays les moins avancés dans ce domaine.
Le professeur A. Djeflat a suggéré plusieurs pistes pour mettre le système national d’innovation sur une trajectoire gagnante. A cet égard, la priorité, selon lui, c’est de remettre de la cohérence dans le SNI en y réintégrant tous les acteurs qui ont été jusque oubliés ou marginalisés. Il faudra en même temps combler les lacunes institutionnelles en mettant en place une agence nationale de l’innovation, un dispositif essentiel qui a fait ses preuves dans la plupart des pays. Au-delà de l’aspect institutionnel, le professeur A. Djeflat a beaucoup insisté sur la qualité de la mise en œuvre. Car, lorsque celle-ci est médiocre, les meilleures politiques sont vouées à l’échec. Dans cette direction, il insiste sur la nécessité de retenir des approches fondées sur le principe de la décentralisation pour stimuler l’esprit d’initiative et la créativité. Dans le domaine de l’innovation, il est indispensable en effet de rejeter les approches de type type jacobin qui ont prévalu chez nous jusque là. La communication apparaît comme un autre aspect critique dans la qualité de la mise en œuvre. Les acteurs devront en effet être suffisamment informés aussi bien sur les divers dispositifs mis en place pour promouvoir l’innovation que sur les résultats eux-mêmes de l’innovation. L’attractivité des activités d’innovation pour les chercheurs/innovateurs est aussi un aspect capital dans les succès espérés. À cet égard, le professeur A. Djeflat regrette que les récentes décisions de revalorisation du statut des chercheurs de l’Université n’aient pas été suivies par des mesures similaires pour revaloriser celui des chercheurs dans l’entreprise. Or, comme le montrent les exemples dans le monde, c’est l’entreprise qui est le principal producteur d’innovation. Cette situation, si elle perdure, va renforcer le phénomène de désaffection des activités d’innovation dans l’entreprise algérienne et accélérer davantage sa perte de compétitivité et son déclin.
Le débat qui a suivi la présentation du professeur A. Djeflat a porté sur l’ensemble des questions soulevées. En particulier, la question du financement des activités d’innovation a fait l’objet de plusieurs interventions. À cet égard, on a mis l’accent sur la place irremplaçable du budget de l’État dans le financement des activités d’innovation. Dans tous les pays qui ont réussi dans l’innovation, l’État demeure encore son principal pourvoyeur de fonds. Mais son intervention dans ce domaine ne doit pas se limiter à des dotations budgétaires réservées aux seules institutions publiques. Au contraire, à travers des mécanismes diversifiés (fonds d’amorçage, crédits bonifiés, allégements fiscaux…), le budget de l’État irrigue l’ensemble de l’appareil national d’innovation en incluant essentiellement les entreprises et en favorisant des initiatives public/privé.
De l’avis de la plupart des intervenants, les atouts dont dispose l’Algérie lui permettent de retrouver rapidement la voie de l’innovation : un champ de l’innovation considérable au regard des besoins de l’économie et de la société algérienne, des capacités nationales scientifiques encore largement inexploitées, le potentiel puissant de chercheurs de la diaspora qui peut être avantageusement mis à contribution, des ressources financières surabondantes… C’est ce qui a fait dire à beaucoup d’intervenants que l’Algérie a les moyens aujourd’hui de passer de la rente du pétrole à la “rente de l’innovation”. La seconde, contrairement à la première, étant inépuisable. Ce n’est pas là une utopie. Le professeur A. Djeflat cite à ce propos les progrès faits chez nos voisins dans ce domaine où des entreprises marocaines ont réussi des avancées majeures dans les nanotechnologies les plaçant parmi les meilleures entreprises innovantes dans le monde !
Vous pouvez télécharger la présentation du Dr. Djeflat en cliquant sur le lien suivant : Téléchargement Innovation_entrep_alger_djeflat
Abdelkader Djeflat est Professeur d’économie. Il est en poste à l’université de Lille1 où il dirige une cellule de recherche au sein du laboratoire Clerse (CNRS). Il est aussi responsable d’un Master classé dans le top ten des Masters en Management de Projet en France en 2010. Auparavant il était professeur d’économie à l’université d’Oran et Doyen de la Faculté, directeur d’une unité de recherche sur le transfert de technologie affiliée au CREAD. En 1994, il a fondé le premier réseau Maghrébin de recherche sur la Science et la Technologie pour le développement (MAGHTECH) dont il est le coordinateur international. Il est également consultant pour plusieurs Institutions internationales dont la Banque Mondiale. Il a produit et coordonné une quinzaine d’ouvrages et près d’une centaine d’articles dans des revues internationales. Il est titulaire d’un Ph.D de l’université de Bath (GB).
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